Les dauphins du Mekong...
Ils sont les premiers petits etres qui nous ont accueilli dans cette region tranquille et encore peu visitee qu'est Kratie.
Le jour s' est leve depuis maintenant 3 heures sur "Kratche", nous venons de finir notre petit dejeuner, banana shake et petites madeleines faites maison, a la terrasse d'une guest house tenue par des chinois en bordure du marche. La vie est tres animee ici, beaucoup de motos passent devant nous, chargees de marchandises ou de clients. De notre place, nos petits yeux curieux observent et remarquent un salon de coiffure un peu retro, une marchande de legumes assise sur une natte ou sont etales concombres, choux, carottes, oignons,tomates, feuilles, aromates..., des hommes en train de charger un camion d' enormes sacs de riz sous les recommandations avisees d' une toute petite mamie, une vitrine de bijoux en or ou argent, de montres et de lunettes de soleil, des cantines exterieures d'ou s'evapore le parfum fume de la soupe aux nouilles, un plat traditionnel que les khmers adorent deguster des les premieres heures de la journee...
Ce decor est celui qui defile sous nos yeux depuis plusieurs semaines maintenant en Asie et nous ne nous en lassons pas, bien au contraire, on s'en delecte!
Nous attendons notre chauffeur de motobike qui doit nous conduire jusqu'a la rive du Mekong d'ou partent les petits bateaux pour aller observer les dauphins. Il s'agit des dauphins de l'Irrawaddy (fleuve birman), une espece en voie de disparition dont il reste que peu de membres ( une 60aine), car la plupart ont tous ete decimes a cause de la peche a la dynamite, methode radicale qui fut utilisee un temps...
Nous sommes tout excites, nous n' en avons jamais vu en liberte et nous avons beaucoup de respect pour cet animal, pas si different de nous. Le soleil cogne mais l' air brasse par notre barque nous rafraichi assez pour ne pas nous en rendre compte. Le conducteur coupe le moteur et nous attendons. Les yeux ecarquilles, le coeur qui bat, nous sommes a l' affut, comme des gamins. Ca y est, Ben en a vu un au loin. Genial! Angelique crit "ou ca, ou ca?", trop tard, il a disparu aussi vite qu' il est apparu... C'est pas juste... Angel est de plus en plus aux aguets, pourquoi elle n' en verrait pas, elle? Les minutes s' ecoulent, personne ne parle, nous entendons parfois le bruit du souffle de l' eau, ce sont eux qui remontent a la surface pour respirer.
Pour Angel, observer les dauphins, c'est comme regarder les etoiles fillantes dans le ciel, pendant que nous observons intensement a gauche, l'etoile file a droite.... Ca lui laisse tout le temps de reflechir au voeux qu' elle fera quand elle en verra un... "Oh, la-bas!, la-bas!", on se chuchotte... Wouhaaa, cette foi-ci nous en avons vu un tous les deux! C'est magique, tout est tellement paisible, nous sommes au Cambodge et en dessous de nous nagent des dauphins en liberte dans le Mekong... Ils ne sautent pas, on ne voit pas leur tete en train de rigoler mais juste leur queue, leur aileron et leur silhouette qui sort et replonge sous l'eau. C' est tout simplement un beau spectacle sans artifice et lumineux.
Au retour de cette belle aventure, des etoiles plein les yeux, nous revons desormai de passer une journee entiere dans la campagne environnante, en immersion avec ses habitants mais nous ignorons si c'est possible. Nous en parlons alors avec le proprio de la guest qui nous met en contact avec Sithal, un chauffeur de Motobike qui nous propose d'aller dans sa famille qui vit a une 15 km d'ici. Super! Nous avons hates d'etre a demain...
La nuit a ete courte mais nous sommes en pleine forme, prets a vivre une nouvelle experience! A peine le petit dej englouti que Sithal est deja la. Nous enfourchons sa moto et nous quittons Kratie. Comme il est encore tot, les rayons du soleil ne brulent pas la peau et n' eblouissent pas trop non plus le paysage. Nous pouvons ainsi pleinement savourer les couleurs des champs qui s' etalent devant nous a perte de vue! Nous decouvrons essentiellement des rizieres encore verdoyantes ou orangees voir certaines completement jaunies pretes a etre recoltees ou carrement vides, assechees, ne laissant plus que des terres clairsemees de pailles dont les vaches au cuir marron et les buffles d'eau se lechent les babines.
Nous faisons un permier arret, au bord d' une minuscule epicerie locale. En fait, il s'agit d' une table en bois, sur le bord de la chaussee avec une petite dame derriere qui rigole de nous voir avec un de ses amis. Les voyageurs prennent rarement ce chemin qui ne mene a aucun site touristique. Elle vend quelques oignons, gousses d' ails, des harricots verts, des pommes de terres, du chou, 2-3 tomates,des paquets de nouilles chinoises. Tout ceci fera bien notre affaire pour le repas de ce midi et ce soir. C'est Sithal qui passe la commande tout en suivant nos gouts, les vegetariens, ca ne coure pas les rues ici. Nous nous en tirons pour moins d'1 euros.
Nous reprenons la route jusqu'a notre prochaine escale: la maison de ses deux soeurs. C'est ici que nous passerons la nuit. Une grande maison en bois brun perchee sur des poutres de plusieurs metres de haut. Il s'agit en fait d' une maison sur pilotis, construite dans la tradition, pour echapper aux inondations de la mousson et mettre a l'ecart les animaux nuisibles. Elle est vraiment belle et implantee dans un tout petit jardin ou poussent de grands bananiers. Sithal nous explique qu' elle a ete construite il y a deux ans pour 5 000 dollars. Ce qui nous parait etre une bouchee de pain represente pour les khmers des annees de travail. Sithal reve lui d' acheter bientot la sienne pour y vivre avec sa femme, cuisiniere dans une petite cantine en bordure du Mekong, et sa fille de 4 ans. En attendant, il vit avec elles dans une petite chambre de fortune amenagee sous la maison de son pere a Kratie. Le salaire moyen de Sithal est d' environ 5 dollars par jour, le double d'un paysan mais beaucoup moins qu' un proprietaire de guest house qui n'hesite pas a s'enrichir sur le dos des motobikes qui travaillent pour lui.
Apres avoir salues sa famille et deposes nos sacs, notre nouvel ami veut nous emmener faire un tour dans les environs. Il est deja 11 heures et les personnes qui recoltent le riz sont rentrees manger chez elles. Elles travaillent laborieusement dans les champs des le lever du soleil (vers 6h00) jusqu'a 11h puis de 13h au coucher du soleil (vers 18h). Nous devallons des petits sentiers et decouvrons des potagers ou poussent les memes legumes que chez nous avec quelques specialites locales en plus. Nous decouvrons egalement des plantations de cannes a sucre, des parcelles innondees de palmiers dont on recolte les fruits pour en extraires le sucre, des champs de mais, des plantations d' heveas (l' arbre dont la seve fournit notre caoutchouc) et bien sur ... des cocotiers! Les enfants nous font coucou du geste de la main et nous disent parfois bye bye pour nous dire bonjour... Ils sont si droles... On les voit parfois s'amuser dans la boue, pedaler sur le chemin de l' ecole dans leurs uniformes au corset blanc et au pantalon ou a la jupe bleus, se faire coiffer par leur mere sur le palier de chez eux, se chicaner avec une brindille, jouer a la dinette avec la vaisselle de leur maman et leur bouillie de terre et d' herbe touillee a la baguette... Des scenes de jeux aussi diverses qu' inventifs.... Parfois, on aimerait bien revenir a leur age juste pour le plaisir de s'amuser avec n' importe quoi....
Suite a cette petite balade, il est l' heure de dejeuner pour nous aussi. Une fois dechausses, nous trottinons jusqu'a la cuisine ou les 2 soeurs sont en train de preparer le repas. Angel s'assit par terre et epluche les concombres avec elles, Ben lui prend... des photos! Quelques clics et le dejeuner est deja pret! Humm, ca sent bon...... Au menu: une bonne assiette de riz blanc exquis et des legumes cuits a la poele avec une sauce aux secrets bien gardes de l'Asie. Assis en tailleur sur le plancher en bois, aides de nos baguettes chinoises pour amener ce festin a notre bouche salivante, nous nous regalons!
Le ventre bien rempli, Sithal nous installe une natte en paille avec deux oreillers dans la piece principale afin d' y faire une petite sieste. Le soleil chauffe tellement fort a cette heure de la journee que ce petit assoupissement est une institution au Cambodge.
Il est 13h 30, nous ne sommes pas vraiment parvenus a nous endormir mais peu importe, nous ne nous sentions pas vraiment fatigues. Il est temps maintenant d' aller a la rencontre des personnes qui piquent les pousses de riz dans les champs. Apres quelques petites minutes de moto et quelques pas dans la terre boueuse, nous arrivons devant un petit groupe de 4-5 femmes et un jeune garcon, le dos courbe vers le sol, avec une main dans la terre qui plante et l' autre a l'exterieur qui tient les bottes d' herbes a piquer. Le paysage est magnifique, les rizieres sont d' un vert chatoyant, les pousses de riz baignent dans l'eau qui emergent comme une marre a la surface de la terre. Sithal nous propose de les imiter. Lui le premier, ancien paysan, met la main a la patte. Nous adorions essayer mais nous ignorons si l' eau est habitee par de la vermine comme les sangsues ou les parasites. Par precaution, nous declinons son invitation qui pourtant nous tentait vraiment bien....
Les dames nous observent, elles rigolent. Elles portent toutes une Krama sur la tete afin de se proteger des insolations. Il s' agit d' un morceau de tissu a carreau blanc et de couleur que l' on trouve sur tous les marches du Cambodge car c'est la coiffe traditionnelle du pays. Si nous pouvions un peu les distraire, ca serait deja ca, juste pour les sortir un instant de leur travail difficile et monotone. Nous regrettons de ne pas avoir achete de petites madeleines sur le marche pour leur en offrir. La derniere fois que nous avions traverse la campagne, nous en avions offert a quelques personnes travaillant dans les champs et cela semblait leur avoir vraiment fait plaisir.
Au bout de plusieurs minutes et quelques cliches, Sithal nous conduit jusqu'aux rizieres pretes pour la recolte. Et la, c'est la revelation...
Vous etes-vous deja demande comment poussait le riz? Avec Ben, nous nous etions tous les deux inventes des versions differentes et toutes aussi candides l'une que l'autre. Ben pensait qu'au bout de chaque tige qui pousse dans la terre, il y avait un grain de riz accroche... Cette hypothese fait beaucoup rire Angel qui repond a Ben qu'il faudrait alors d' innombrables hectars de terre pour obtenir quelques kilos de riz...!!!Ah ah ah! Mais, l'imagination d'Angel n' est pas beaucoup plus realiste... Pour elle, le riz emerge tel quel de la terre pour y flotter dans l' eau par milliers de grains. Pas de tige, rien, un peu comme des pommes de terre... C'est au tour de Ben de bien se marrer... On se sent ridicule et en meme temps tres amuse lorsque l' on decouvre, qu' en fait, le riz, ca pousse exactement comme le ble...par epis....
En plein milieu de l'apres- midi, la ou le soleil tape le plus fort, Sithal nous enseigne l'art de recolter le riz. Celui-ci, bien dore et bien haut, est coupe a la racine par epis a l' aide d'une serpette.Il faut faire bien attention a nos doigts car la lame est tres efficace... Accroupis, avec notre krama sur la tete, nous repetons le geste plus d' une centaine de fois... Nous avons soif, la position n'est pas confortable, le soleil donne mal a la tete, et pourtant, nous sommes heureux de faire cette experience. Cela nous permet de visualiser un peu mieux combien ce travail est harrassant. Nous ne l' avons fait qu' une heure et nous sommes deja completement epuises...Par chance, a la campagne, on se couche tot, comme le soleil...
Pour nous remettre de nos efforts, notre ami nous propose une ballade sur la riviere ,dans un petit canoe en bois, avec sa soeur comme rameur, pour le coucher du soleil, ce que nous acceptons avec joie. Lors de notre balade, nous decouvrons toute la vie qui s' articule au bord de cette riviere qui se jette dans le Mekong et qui traverse le village. Des femmes qui lavent leur linge avec une brosse, des enfants qui se baignent tous nus et qui s'amusent dans les petits rapides, les jeunes pecheurs qui lancent et recuperent leur filet, des mamans qui lavent leur bebes tout plein de mousse savoneuse... Tout ce petit monde, etonne de voir des blancs par ici, nous salut avec de grands sourires. Qu' est-ce que nous sommes biens...
Sur la route du retour, alors que le ciel est encore rose et orange, nous croisons des boeufs en train de tirer une charette remplie de paille conduit par des hommes, des femmes qui portent sur des ballanciers les bottes de riz qu'elles viennent de ramasser, des machines qui separent les grains de riz des tiges, lesquelles pourront servir a la fabrication de balais, de toits ou encore a l' alimentation du betail, et des morceaux de tissu par terre couvert de grain de riz en train de secher.
La campagne cambodgienne, sous ces couleurs et avec toutes ces images de vie, c'est magique...
C'est litteralement cuits et affames, que nous rentrons chez les soeurs de Sithal. Il fait nuit et comme il n' y a pas d' electricite, nous dinons eclaires a la bougie. C'est Sithal qui nous a prepare le repas avec beaucoup d' attention car nos delicieuses nouilles sautees aux legumes nous ont ete servies dans une assiette decoree de rondelles de crudites finement coupees . Aussi, comme Sithal maitrise bien la langue anglaise, le repas est l' occasion pour nous d'echanger ensemble sur la culture cambodgienne, quel sujet passionnant....!
Depuis le debut de notre sejour au Cambodge, nous avons remarque que les themes qui revenaient le plus souvent dans les discussions avec les Khmers sont le mariage, l' argent et Pol Pot.... Sithal nous raconte son mariage qui lui a coute toutes ses economies ( ici, les gens sont prets a se ruiner pour celebrer leur mariage en grandes pompes car l' apparence est tres importante. Il faut montrer aux autres que l' on a la tete haute...), ses espoirs quant a son ascension sociale, il ne veut pas etre aussi pauvre que ses parents et espere un jour etre chauffeur de minibus> Puis, il nous parle aussi du malheur qui a frappe son pays avec les Khmers rouges....
Il n' etait pas encore nee quand le regime de Pol Pot a massacre son peuple mais ses parents et certains de ses freres et soeurs ont ete victime de sa terreur... L'organisation d'Angkar, au pouvoir en 1975 et dechut en 1979, qui voulait aneantir toute forme d' intelligence, de bougeoisie et de capitalisme, a tue, torture, emprisonne, affame des millions de gens dont les plus jeunes rescapes ont aujourd'hui dans la trentaine... A l' epoque, la plus jeune generation (a partir d' environ 5 ans) etait contrainte de travailler dans les potagers pour recolter les legumes ou dans les champs pour ramasser les bouses de vaches, ou encore dans les camps, toute la journee, separee de leurs parents qui devaient tous se faire passer pour des paysans... Lesquels etaient soumis, eux aussi, a l'esclavagisme. Forcement, le trauma est encore pregnant...Et pourtant, les hauts responsables de ce genocide n' ont pas tous encore ete juges... Certains sont meme encore tres haut place au gouvernement actuel...
C'est apres toutes ces histoires que nous allons nous coucher, vers 20h00, sur notre natte et sous notre moustiquaire. Aujourd'hui, nous n'avons pas l' impression d'avoir visite le Cambodge...C'etait autre chose, quelque chose de plus fort... Comme si le pays nous avait donne l' occasion, le temps d'une journee, de le ressentir...
Le lendemain matin, nous nous sommes leves avec le soleil. A peine sautes du lit, nous nous sommes directement rendus dans les champs ou nous avons pu contempler un magnifique lever de soleil sur les rizieres... Wouahou... Dans le silence, loin du brouhaha de la circulation, des klaxons et du karaoke (soit dit en passant dont la majeure partie des asisatiques est completement fan, surtout les mauvais chanteurs, aie aie aie...) et sous la rosee, le temps s'est arrete...
A peine remis de nos emotions, nous remontons en selle sur le cheval motorise de Sithal. Avec l'aurore en guise de lumiere, le vent en reveil corporel, tous nos sens sont en eveils, sutout nos narines qui percoivent l'odeur d'un feu dont nous nous rapprochons. Un parfum boise, plutot agreable, melange a la senteur des encens brules pour la priere du matin adressee a Bouddha. Sithal s'arrete juste a cote. Il y a une famille autour de ce feu dont une femme qui est en train de faire griller des feuilles de bananiers garnies de riz cuit dans du lait de coco avec une banane au milieu... C'est Sithal qui regale.... Humm, delicieux, on mangerait cette gourmandise a chaque petit dej!
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